Dans la forêt de Lancosme, forestiers et ornithologues unis pour préserver le pygargue à queue blanche
Jacques-Olivier TRAVERS est un bagueur spécialiste du programme personnel du Pygargues à queue blanche. Il est également Directeur de la réserve ornithologique et centre de réintroduction Les Aigles du Léman.
Sylvain LARZILLIERE est bagueur spécialiste du programme personnel du Balbuzard pêcheur. Il assiste La Forestière pour le suivi des rapaces et cigognes noires en forêt de Lancosme depuis 2021.
Julien RICHARD est gestionnaire forestier au sein de La Forestière, en charge du massif de Lancosme, propriété de CNP Assurances
Pourquoi le pygargue à queue blanche est-elle une espèce protégée ?
Jacques-Olivier TRAVERS Le pygargue, comme tous les rapaces en France, est protégé depuis 1976. Il bénéficie d'un statut particulier puisqu'un Plan National d'Action (PNA) lui est consacré avec le balbuzard pêcheur. Ce PNA permet de mobiliser les énergies publiques et privées pour mettre en place toutes les actions possibles pour favoriser le retour et le développement de cette espèce sur notre territoire. On compte parmi elles la réintroduction de pygargue sur le lac Léman, la pose de nids artificiels, la surveillance des nids par caméras et drones, le séquençage génétique de la population, le suivi par balise GPS, de nombreuses études scientifiques...

En quoi a consisté l’opération de baguage et quel est son objectif ?
Sylvain LARZILLIERE L’opération de baguage s’inscrit dans le programme personnel de Jacques-Olivier Travers, validé par le CRBPO[1], dont l’un des objectifs est d’étudier scientifiquement les pygargues à queue blanche nés dans la nature en France. Cela implique de mieux comprendre leur comportement, leur régime alimentaire, leur dispersion à travers la France et l’Europe, mais aussi la manière dont ils (re)colonisent nos territoires. Grâce à cette compréhension, il est possible de les épauler dans leur retour en France, par des accompagnements d’acteurs locaux, de gestionnaires de milieux naturels ou encore de propriétaires chez qui les oiseaux trouveront des havres de paix pour effectuer leur grand retour en France métropolitaine.
Pour réussir ce grand projet, la pose seule de bagues ne suffit pas. Grâce à l’évolution de la technologie, il est possible de poser des balises GPS sur le dos des oiseaux, à l’aide harnais. L’opération se fait en toute sécurité sur les jeunes oiseaux qui ne volent pas encore, n’occasionnant aucune gêne, et si une difficulté peut apparaître l’oiseau peut se défaire facilement du harnais grâce à un système de pose testée et éprouvée depuis plusieurs années aux Aigles du Léman, chez Jacques-Olivier Travers.
Les mesures biométriques récoltées lors de l’opération de baguage permettront d’identifier le sexe de chacun des individus et d’alimenter une base de données scientifiques sur cette espèce. Un prélèvement de plumes est aussi opéré afin de confirmer le genre (mâle ou femelle) de chacun des individus, mais surtout de pouvoir les identifier génétiquement. En effet, grâce aux prélèvements opérés depuis le début de cette étude, l’équipe de Jacques-Olivier a mis en évidence l’origine génétique, et donc géographique, d’une grande partie des couples, ainsi que leurs liens familiaux.
[1] Le CRBPO est l'organisme public français de gestion du baguage et marquage des oiseaux.

Quelle sera la suite du programme de suivi ?
Jacques-Olivier TRAVERS Le programme de suivi ce l'espèce a deux buts principaux : comparer les comportements entre des oiseaux nés en nature et ceux nés en captivité pour améliorer nos techniques d'élevage et de relâcher et mieux connaitre les zones occupées par les pygargues pour les protéger et encourager leur retour. Les balises servent notamment lors de l'installation d'éoliennes ou de lignes à haute tension, pour définir des zones de protection des nids et informer les professionnels (sylviculture, pisciculture, agriculture...) de la présence des oiseaux et prévenir des incidents.
Julien RICHARD Depuis 2019, CNP Assurances finance activement des actions en faveur de l’avifaune présente sur le massif de Lancosme, notamment pour le Balbuzard pêcheur, la Cigogne noire, le Circaète Jean-le-Blanc, l’Aigle botté et de nombreuses autres espèces patrimoniales. L’enjeu désormais est de réussir à préserver et pérenniser la présence de ce rapace majestueux sur le massif, en favorisant sa reproduction et son installation durable. Cette démarche participe à la conservation d’une espèce emblématique qui avait disparu du territoire français avant son retour progressif ces dernières décennies. L’analyse des données issues du suivi GPS présentera certes un intérêt scientifique, mais elle constituera également pour nous, gestionnaires forestiers, un outil précieux pour mieux appréhender l’utilisation du territoire par l’espèce. Ces informations permettront d’évaluer son interaction avec les différents usages locaux et d’alimenter le dialogue avec nos parties prenantes afin d’adapter au mieux nos pratiques de gestion.

Quel est le rôle des forestiers dans l’accueil et la préservation de l’espèce ?
Julien RICHARD La Forestière peut légitimement se féliciter de l’installation d’un tel rapace, parmi les plus grands d’Europe et à très fort enjeu patrimonial, au sein des massifs qu’elle gère. La présence de cette espèce particulièrement exigeante et sensible au dérangement témoigne de la qualité écologique des peuplements forestiers du massif de Lancosme ainsi que de la gestion durable et responsable pratiquée depuis de nombreuses années. Nous continuerons à adapter nos interventions sylvicoles, cynégétiques et piscicoles, notamment durant la période de reproduction qui débute très tôt dans l’année et s’achève avec l’envol des jeunes, généralement entre fin juin et début juillet. Concrètement, cette prise en compte se traduit sur le terrain par l’instauration d’un périmètre de quiétude de 300 mètres de rayon autour de l’aire durant la période de reproduction, ainsi que par une zone de non-intervention permanente autour du nid, quelle que soit la période de l’année.
Sylvain LARZILLIERE Grâce aux forestiers sensibles et vigilants à la faune sauvage, il est possible à des espèces qu'elles soient rares ou des plus communes, de s’installer dans des biotopes favorables mais aussi de profiter d’une quiétude essentielle à leur maintien ou à leur retour. La présence d’espèces patrimoniales ne doit pas apparaître comme un fardeau ou un poids supplémentaire pour les forestiers. Il s’agit plutôt d’une mise en valeur de leur gestion des habitats, de leur travail. En effet, plus un massif compte d’espèces patrimoniales, plus il traduit une bonne gestion forestière, cynégétique et piscicole. Les équipes de La Forestière sont vigilantes aux espèces occupant leurs domaines, en se faisant accompagner et conseiller par des experts. Cela implique la mise en place de calendriers d’exploitation, des zones non-intervention, des suivis, mais aussi d’aménagements afin de faciliter le maintien des espèces ou le retour de certaines autres espèces.
La présence de tous ces taxons qu’ils soient du règne animal ou végétal est une valorisation du travail des forestiers, et une récompense pour tous. Un bien commun que gestionnaires forestiers, propriétaires et naturalistes œuvrent à préserver.

Crédits photo : @Vincent PHILIPPE